16 octobre 2009
Laferrière et Bissoondath: Le Québec migrant écrit, et bien!
Le hasard veut que les deux plus récents livres que j'ai achetés soient des livres d'immigrants québécois, archi-connus: Dany Laferrière et Neil Bissoondath.
L'Énigme du retour
Commençons par mon préféré!
Récit autobiographique écrit en partie sous forme de haïku, L'Énigme du retour propose une plongée dans le Haïti de l'auteur, qu'il retrouve après des dizaines d'années d'exil. Ramené là par le décès de son père (à New York), l'auteur y côtoie la misère et la beauté de sa contrée natale.
Écrit dans un rythme très enlevé, avec des descriptions superbes, et d'autres tragiques (comme celle sur la faim), le livre a tout d'une grande oeuvre.
On y entre comme dans tous les Laferrière, en espérant de l'humanité profonde, de la sueur, des gouttes de fruit qui nous dégoulinent entre les doigts, et c'est ce qu'on trouve, en plus d'une méditation d'homme arrivé à l'apogée de son talent d'écrivain sur tous les sujets humains essentiels: la vie, la mort, la nostalgie, l'espoir, la relation aux parents.
Cartes postales de l'Enfer
Un titre sublime, qui réfère à tous les petits mensonges que nous seuls connaissons, et que l'on entretient plus ou moins longtemps dans nos vies.
Et Bissoondath pose, dès le début de son oeuvre, LA question la plus intéressante de son roman: un mensonge vaut-il la peine d'être vécu longtemps si personne ne finit par le connaître. Autrement dit, si on veut que les gens se souviennent de nous comme nous étions POUR DE VRAI, il faut éventuellement trouver une personne qui sera mise au courant du pot-aux-roses, sinon, qu'aurons-nous été dans notre vie?
Dans le roman, deux destins s'entrecroisent. Celui d'un décorateur d'intérieur hétérosexuel qui entretient le mythe de son homosexualité pour lui garder ouvertes les portes de la très riche, très généreuse mais aussi très grégaire «mafia gaye». De l'autre, une Indienne qui souffre du poids de la tradition de ses parents, qui veulent arranger son mariage, entre autres.
Les deux deviennent amoureux, et hop, on a des questionnement très profonds sur les choix que l'on doit faire dans la vie.
Écrit dans un style simple, qui laisse même penser à une certaine forme de naïveté, mais au bout du compte, l'intelligence se trouve à chaque page, et les deux personnages sont très attachants, surtout Sumitra, l'Indienne.
22 juillet 2009
«Le Guerrier solitaire» - Avez-vous entendu parler de progression de l'histoire, M. Mankell?, 5/10
Avant et pendant mon voyage, j'ai lu ce qui est, je crois, le premier roman de l'auteur suédois Henning Mankell, Le Guerrier solitaire. J'ai adoré le livre jusqu'à la page 352 et, soudainement, alors qu'il me restait moins de 150 pages, j'ai gâroché le livre au bout de mes bras dans un mouvement d'une rage intense que je tente maintenant de m'expliquer.
Pourtant, l'auteur m'avait été chaudement recommandé par l'Amie, qui tripe fort sur les romans policiers, en général.
J'admets que la perspective narrative est intéressante. Suivre un policier, Wallander, qui enquête sur les meurtres commis par un tueur en série en même temps qu'on suit ce personnage de tueur permet de belles trouvailles littéraires et donne un souffle à l'ensemble.
Par contre, l'enquête finit par piétiner, et, bien qu'il soit intéressant de voir à quoi ressemble une escouade de policiers découragés, on sait quand même que le livre finira par la capture du meurtrier (j'imagine, je ne le sais pas...), et je trouve que Mankell se répète inlassablement.
Cette surdramatisation du plafonnement de l'enquête m'a profondément irrité, et quand, à la page 352, le personnage principal, Wallander, refait pour une énième fois le parcours de l'enquête pour essayer de trouver «la phrase importante qu'il a oubliée», j'avais juste le goût de lui dire: «Aboutis, baptême!!!»
Je ne vous le recommande pas vraiment...
28 juin 2009
«Le rapport de Brodeck» - La monstruosité en chacun de nous, 8/10
Lire. Prendre le temps de le faire. Un luxe de vacances. Ça faisait longtemps que je voulais me consacrer au Rapport de Brodeck, que tout le monde avoir adoré.
C'est fait, et j'appartiens au même club. On y retrouve des descriptions extraordinaires, de l'analyse psychologique fine...
Brodeck vit dans un village reculé d'un pays de l'Est pendant la 2e Guerre mondiale. Seul lettré de son village, il doit écrire, après cet événement historique, le rapport du meurtre collectif d'un homme. Or, la tâche s'annonce difficile, puisqu'à chaque chapitre où il commence à nous parler du meurtre, il est envahi des souvenirs douloureux de ses deux années passées en camp de concentration.
Une langue magnifique parcourt ce roman. Quelques rebondissements nous tiennent également en haleine, mais on le lit surtout pour la description bouleversante et tragique de la monstruosité. L'Homme, cette bête à faire mal, ce bourreau égocentrique, nous est présenté sous ce qu'il a de plus résillient, mais surtout de plus laid.
Une écriture dure, mais juste. Ça m'a fait beaucoup penser à Comment devenir un monstre, de Jean Barbe.
Le thème de la monstruosité n'est pas un thème facile, mais quand on en évite les pièges de la facilité et de la moralisation, on se retrouve avec une oeuvre très forte.
17 avril 2009
«Étreinte fugitive» - Questionner l'identité gay, 8/10
Recommandé par une collègue, cet essai-mémoire de l'auteur new-yorkais Daniel Mendelsohn propose un regard aiguisé, cultivé et somme toute nouveau sur l'identité gay, de sa construction à l'enfance à ce qu'il en est quand on approche la cinquantaine.
N'allez pas croire qu'il s'agit d'une récapitulation auto-satisfaite. Monsieur est prof d'université en latin et en grec, et ça paraît. Son panorama de la «culture gay», concept qu'il rejette d'ailleurs avec véhémence, s'appuie sur des références constantes aux civilisations antiques, qui avaient de toute façon déjà tout compris de l'existence humaine. Les mythes de Narcisse, Antigone, Oedipe, enfants malheureux, narcissiques et tragiques, viennent appuyer sa vision.
Le livre se divise en quatre parties: Géographie, Multiplicité, Paternité, Mythologie. Dans la première, il définit son «habitat», le quartier Chelsea, les lieux de ses fantasmes et de ses études (accessoirement!), et surtout, il explique que, selon lui, l'identité gay serait divisée comme les deux particules syntaxiques grecques men et de, en d'une part, d'autre part. Le gay serait un pays divisé, un territoire séparé par une frontière invisible qui allie en permanence l'homme et l'enfant, le queer et le normal, le père et le rejet du père.
La deuxième partie s'intéresse à la sexualité gay sous l'angle encore une fois de la dichotomie. Le gay s'intéresserait à plusieurs hommes à la fois dans la mesure où ils permettent la reproduction inlassable du même, de soi-même.
Les deux dernières parties sont plus faibles à mon humble avis puisqu'elles se consacrent à des situations moins typiques des gays, c'est-à-dire la paternité et l'origine fabuleuse (ses grands-parents ont échappé de peu aux camps de concentration). Mais c'est dans la troisième partie, toutefois, que l'auteur laisse un peu de côté les références et se livre de manière plus personnelle à un témoignage somme toute assez touchant sur son rôle de père adoptif.
Question de goût, mais à mon avis, les deux premières parties, bien que plus théoriques, constituent le véritable noeud de ce livre.
16 avril 2009
«Le travail de l'huître» - Étrange et fascinant Jean Barbe, 7/10
Malgré les propos très licheux de la quatrième de couverture, qui disent que «c'est un roman de l'histoire sans être historique, roman du fantasme sans être fantastique», je persiste à croire que le roman de Jean Barbe est d'abord et avant tout un roman fantastique, dans le plus pur sens du terme, c'est-à-dire une histoire où l'étrange prend le dessus sur le réel.
Dans le cas particulier du Travail de l'huître, le réel devient la toile de fond à la vie d'un personnage, Andreï Léonovitch, qui, très rapidement, devient un fantôme, une présence dans le monde que personne ne perçoit.
À prime abord révolutionnaire parce que né dans une famille très modeste, Andreï se rendra compte de son impuissance, et devra redéfinir sa propre identité en fonction de son absence du monde. Tâche colossale, qui s'élaborera de fil en aiguille.
Parfois, j'ai eu l'impression, coupable, de lire une partie de Le jour de la marmotte, ce film avec Bill Murray où chaque jour se répète indéfiniment. Ici, on retrouve la même impunité d'un personnage qui peut faire ce qu'il veut, effrayer les gens, s'immiscer partout.
On croise ainsi, grâce à cette possibilité fantasmagorique, des personnages historiques importants (dont je vous garde le secret!).
Jean Barbe, de son côté, marie aussi bien la plume que dans son précédent roman Comment devenir un monstre. Ses descriptions, la progression psychologique du perosnnage principal, les rebondissements, tout est parfaitement équilibré et donne une lecture fortement satisfaisante.
Par contre, malgré ses 150 pages, je lui ai trouvé quelques longueurs, notamment dans la denière partie.
06 mars 2009
«Anges et démons», suspense fondateur - 8/10
Eh oui! J'ai adoré, que dire, dévoré avec une passion rare dans mon cas le roman de Dan Brown Anges et démons. Une fois passées les 50 premières pages où l'on voit que l'auteur n'a réellement pas le don de la description et de la fine psychologie, on s'embarque dans une course folle d'une durée de 24 heures, encore plus que dans le Da Vinci Code, à mon avis.
Secte satanique, nouvelle découverte scientifique, menace sur le Vatican, tout y est pour offrir un suspense haletant dans la pure tradition de Brown, c'est-à-dire qu'on y suit trois histoires qui se chevauchent, se complètent, et que lorsqu'on passe d'une histoire à l'autre en fonction des chapitres, on voudrait poursuivre l'histoire qu'on vient de laisser. Recette peut-être, mais diablement efficace.
Crise de foi
Là où le roman m'a particulièrement parlé, c'est qu'il m'a amené à repenser certaines de mes idées, notamment mon athéisme à tous crins.
Il y a dans le roman des idées scientifiques fort intéressantes qui remettent en cause certains postulats de ceux qui voudraient tuer Dieu sans retour. Ces constatations sont jumelées à un personnage qui prononce un discours très très intense sur l'utilité de la foi, et sur la capacité de la croyance à inspirer les peuples.
Ces passages bouleversants m'ont plongé, et le feront encore pendant un bout, dans des réflexions existentielles sur la Terre. Pas sur le «sens de ma vie», mais sur ma relation avec tout ce qui m'entoure, mon lien avec ma planète et l'univers. Oui, je n'en suis qu'un insignifiant grain de sable, mais en même temps, je suis le témoignage vivant de la perfection de l'évolution, de la beauté de la vie.
Sans dire que je deviens un mystique, je pense que le roman m'aura à tout le moins permis de me questionner sur des enjeux que j'avais eu tendance, sceptiscisme universitaire oblige, à balayer sous le tapis.
Excellent roman, bref!
29 octobre 2008
La meilleure part des hommes un roman exceptionnel, 8/10
Dans la tourmente du déménagement, j'ai dévoré le (premier) roman de Tristan Garcia (27 ans, le p'tit crisse). La meilleur part des hommes est en lice pour le Goncourt, selon ce que j'en sais, et je lui souhaite tout le succès possible.
Véritable bombe de la rentrée littéraire française, La meilleure... raconte les destins croisés de quatre personnages: une journaliste à Libération (la narratrice), un militant gay d'une trentaine d'années, un jeune gay exilé de la province et qui arrive à Paris et un intellectuel (sorte de Malraux, ou Bernard Kouchner).
La narratrice, un peu perdue, un peu seule, un peu hyperactive, se promène de personnage en perosnnage, nous livrant la part de chacun, et par le fait même, ses propres angoisses.
Le début du roman, où on présente d'emblée les quatre personnages de manière très claire donne le ton. Un livre très urbain, écrit dans un style journalistique parfois très comique, où on aura pas peur de dire les choses les plus graves et de juger tout le monde pour ses actions...
S'inscrivant dans le cadre des années sida à Paris, le roman suit l'évolution du discours politique sur la maladie et nous permet de voir comment ce discours se modèle en fonction du discours général, comment les militant gays des années 80 (ceux du sex libre, sans condom, d'avant la maladie), se sont séparés en deux clans (l'un radical, l'autre légaliste). Cette vision historique est incarnée par la lutte entre le jeune et le vieux gay.
En gros, j'ai lu toutes les pages, tous les mots... Y en a pas un maudit que je n'ai pas lu, ce qui est un signe dans mon cas, moi qui suis trop hyperactif en général pour accepter le pari d'un roman jusqu'au bout.
Celui-ci, ce pari-là, est magnifiquement tenu. Vous en ressortirez grandi, mieux éduqué, sans que cela n'ait paru, parce que l'histoire est extraordinaire, le style génial, et les personnages, tous plus attachants les uns que les autres!
06 août 2008
F. Avard, «Pour de vrai» - 7/10
Un livre qui a l'air innocent comme ça, mais qui est passionnant. Ce roman, reality book, comme le dit Avard dans son livre, se lit en un temps deux mouvements.
Le narrateur cherche à renouer contact avec deux personnes qui l'ont fait chier, et deux autres qu'il a fait chier. À travers cette quête assez simple, on retrouve des questionnements de l'auteur lui-même, qui intervient dans l'histoire pour discuter avec sa blonde de la qualité des descriptions précédentes et de la vérité de ce qui a été dit.
Mon moment préféré: un moment donné, il raconte une histoire pendant quinze pages, on est vraiment dedans, et à la 16e page, sa blonde lui dit: «franchement, c'est pas de même pantoute que ça s'est passé». Et il nous raconte «la vérité».
Mêlant habilement récit, digressions, réflexions sur le rôle du narrateur et de l'auteur, et aussi beaucoup d'humour, François Avard nous transporte dans son monde bien à lui, un monde où le vulgaire (son bureau dans un bureau de magazine porno) et l'intelligent (ses doutes existentiels) se côtoient.
Un excellent page-turner pour siroter un verre de manière agréable!
22 juillet 2008
Ni d'Ève ni d'Adam - anecdotique. 5/10
Ma section «Livres» peut sembler dégarnie, mais c'est que les livres que je lis pour préparer mes cours (Balzac, Benjamin Constant) n'entrent pas dans ce classement. Peut-être le ferai-je, question de garder une trace... Anyway...
Le tout dernier livre d'Amélie Nothomb, recommandé par Tendre moitié, se nomme Ni d'Ève ni d'Adam, un récit autobiographique qui raconte les moments vécus par Amélie, 20 ans, au Japon, tout juste avant son embauche chez Yamamoto, la compagnie du très célèbre Stupeur et tremblement.
Même si le tout est écrit avec un certain style, que ça parle des moeurs japonaises (que j'aurai sûrement l'occasion de découvrir en personne l'an prochain!), qu'il raconte de manière magistrale la montée sacrée du Mont Fuji, qu'il est traversé, même, par un certain humour, le livre m'est apparu assez anecdotique.
Ni d'Ève ni d'Adam est une enfilade de tranches de vie sans véritable lien dramatique. L'auteur n'a pas réussi tant que ça me captiver, même que, j'ai sauté pas mal de chapitres qui m'apparaissaient comme de la bouillabaisse autobiographique.
On est loin des chefs-d'oeuvre comme Les Catilinaires ou Hygiène de l'assassin. Une petite année sabbatique ferait du bien, Amélie-San, non?
27 avril 2008
Eleanor Rigby: un plaisir de lecture pur - 10/10
Quand je lis un livre cover to cover, c'est un signe qu'il me plaît beaucoup et qu'il est truffé d'assez de rebondissements pour ne pas s'enliser dans des réflexions qui tournent en rond.
Eleanor Rigby, du Canadien Douglas Coupland, entre dans cette catégorie. À la 210e page (sur 299), j'allais l'abandonner, me disant que j'avais tiré tout ce qu'il avait à m'offrir, jusqu'à qu'un punch fatidique me happe jusqu'au bout, au dernier mot, me laissant sans souffle, dans une fin d'une grande beauté.
Le roman raconte l'histoire de Liz Dunn, une femme célibataire de 40 ans, assez grosse (mais qui s'assume, ce qu'on aime). Un jour, un jeune inconnu est admis à l'hôpital et, sur son bracelet médical se trouve l'inscription: «En cas d'urgence, appelez Liz Dunn».
À partir de là, la vie en solitaire de Liz sera complètement bouleversée, renversée de bord en bord.
Coupland, je crois, a beaucoup écrit pour la télé, et ça paraît. Il a l'art des scènes savoureuses, des rencontres fortuites, des dialogues précis, des commentaires vifs qui émaillent le texte.
On retrouve dans le roman une ironie, celle de Liz Dunn, la narratrice, qui vaut le détour. Blasée, cynique, mais fortement intelligente, Liz Dunn jette son dévolu sur une société qu'elle a appris à mépriser. Puis, lentement mais sûrement, l'amertume la quitte, et elle vit, elle émerge, elle agit.
D'abord roman sur la solitude, qui est explorée brillamment et sans apitoiement, Eleanor Rigby se révèle ensuite un plaidoyer magnifique sur l'authenticité, sur le droit de chaque être humain à vivre comme il est profondément.
Quand je l'ai terminé, je me suis dit que c'était un des romans que j'aurais aimé écrire dans ma vie (comme Manon Lescaut, Thérèse Raquin et Le parfum).
PS: Pourquoi Eleanor Rigby? Ceux qui ne le savent pas, cette chanson des Beatles traite de la solitude des femmes.